Chroniques

25 août 2011
Par Elizabeth Landry

Le truc de l’oreille hypocrite

Si vous perdiez la vue, vos autres sens prendraient la relève. Ils compenseraient celui qui vous a quitté. Ils deviendraient aiguisés au maximum. Votre goûter distinguerait les arômes imperceptibles du vin. Vous sentiriez une goutte de sang dans l’océan. Votre toucher repérerait en une seconde l’épine du roseau piquée dans le torse poilu de votre amoureux. Votre ouïe serait tout ouïe. Votre corps s’adapterait. C’est la vie. C’est l’évolution.

Dans l’avion, la même chose nous arrive. Lorsque la porte d’un avion se ferme, il n’y a pas de retour en arrière. À partir de ce moment, on doit s’ajuster aux évènements ainsi qu’aux passagers, qu’ils soient gentils, grossiers ou malodorants. À chaque problème, une solution. À chaque désagrément, une astuce qui améliorera notre « sans routine».

Nous sommes des abeilles volantes armées des pieds à la tête d’astuces et de trucs de toutes sortes. Un truc pour marcher sans tomber lors de fortes turbulences. Une astuce pour amadouer un passager qui s’apprête à péter sa coche. Un truc pour ceci et un truc pour cela. Dès que quelque chose nous contrarie, nous développons instinctivement un procédé qui améliora la situation et qui rendra notre travail plus agréable tout en étant charitable.

Être hôtesse de l’air c’est donc s’adapter à toutes les circonstances des plus fâcheuses au plus répugnantes afin d’y trouver son petit confort. Par contre, certaines conditions n’améliorent guère notre bien-être en vol. C’est le cas entre autres, de ces odeurs indésirables au petit matin que je vous parlais lors de mon dernier article. Malheureusement, nous ne pouvons contrôler votre haleine. Votre hygiène vous appartient et j’en suis bien peinée. Par contre, ce que nous pouvons faire, c’est être ingénieux. Trouver un truc et minimiser les dégâts. Un pince-nez? Cesser de respirer? Un masque antivirus?

Et bien, il suffit d’appliquer le truc de l’oreille hypocrite…

Déjà bien établi dans le domaine de l’aviation, le truc de l’oreille hypocrite fut inventé, il y a déjà quelques années, par une hôtesse de l’air légèrement sourde. L’origine exacte reste toujours indéterminée, mais la légende raconte que cette hôtesse de l’air détenait plusieurs heures de vols à son actif.

Était-elle vraiment sourde? Je ne crois pas, car pour pratiquer ce métier, elle avait été soumise à des examens auditifs qui s’étaient avérés très positifs. En aucun cas, elle n’aurait pu pratiquer son métier si une faiblesse du tympan avait été détectée.

Pourtant, tout le monde croyait qu’elle était sourde car elle passait son temps à faire répéter les passagers.

« Pardon? Je ne vous entends pas. »

« Pardon? Pourriez-vous répéter? »

« Pardon? Je vous entends mal. »

De plus, elle parlait fort, ce qui n’améliorait guère sa réputation de sourde d’oreille. C’était comme si elle ne s’entendait même pas parler.

Résultat : elle finissait par crier à tue-tête d’une allée à l’autre pour interpeller ses collègues. Même les autres hôtesses de l’air semblaient ne rien entendre.

«  Hey! Nadine, du thé s.v.p ! »

« Hey! Nadine! Du thé! »

« Hey! Hey! Nadine! Nadine! »

« Hey! Du thé!!!!!!! »

Au bout d’un moment, un passager devait s’en mêler et toucher mademoiselle Nadine afin qu’elle porte enfin attention à l’hôtesse de l’air rugissante.

L’équipage entier était peut-être un peu sourd finalement. Et bien tous travaillaient depuis des années à l’intérieur d’un gros caisson en métal où deux puissants moteurs s’y rattachaient. Ces réacteurs produisaient quelque 140 décibels au décollage, un bruit suffisamment fort pour endommager l’appareil auditif.

Avec la technologie moderne, le bruit dans la cabine n’était pas aussi intense qu’à l’extérieur, mais sachez qu’il avoisinait tout de même les 85 décibels. C’était comme travailler pendant des heures au coin d’une route achalandée. Du bruit, il en avait et notre hôtesse de l’air le savait. Elle criait donc pour se faire comprendre. Elle connaissait bien son environnement de travail, voilà tout!

À l’inverse, ce n’était pas le cas des passagers, qui eux, ne connaissaient rien à ce gros oiseau d’acier. Une fois assis à bord, ceux-ci parlaient d’un ton faible comme à la maison. Une fois enterré par le bruit des moteurs, le ton faible s’atténuait jusqu’à devenir chétif, malade voire imperceptible.

Au fil du temps, notre hôtesse de l’air apprit à lire sur les lèvres de ses passagers. Cette faculté l’aida grandement car elle pouvait conserver une distance sécuritaire avec certaines personnes malodorantes. Le vrai bonheur! L’extase!

Jusqu’au jour où un homme l’interpella.

Homme: «ma….me….Jaaaa…iiiiii.uuuusssss….geeeeee.»

L’hôtesse de l’air s’approcha pour savoir ce qu’il voulait.

Hôtesse de l’air: «Oui.»

Homme: «ma….me….Jaaaa…iiiiii.uuuusssss….geeeeee.»

L’homme balbutiait et ses lèvres semblaient figées. Déchiffrement impossible! L’hôtesse de l’air devait alors écouter, entendre et comprendre la demande du pauvre homme.

Hôtesse de l’air: «Pardon?»

Homme: «ma….me….Jaaaa…iiiiii.uuuusssss….geeeeee.»

Mais voilà que l’homme était assis à l’arrière de l’appareil, là où le bruit des moteurs se faisait plus intense. Les paroles prononcées s’évaporaient aussitôt!

Hôtesse de l’air: «Désolée, pourriez-vous répéter?»

Homme: «ma….me….Jaaaa…iiiiii.uuuusssss….geeeeee.»

Comme notre chère hôtesse n’entendait rien, elle s’approcha davantage de l’homme et baissa sa tête vers lui. Soudain, une odeur fiévreuse émana de la bouche entrouverte de celui-ci. L’horreur! Elle se recula discrètement.

Hôtesse de l’air: «Monsieur, s’il vous plaît, parlez plus fort, je ne vous entends pas bien.» 

Homme: «ma….me….Jaaaa…iiiiii.uuuusssss….geeeeee.»

Chaque fois que l’homme parlait, les sons fuyaient, s’envolaient. Il n’y restait qu’un souffle puant qui s’évaporait vers le plafond frôlant ainsi le visage de la belle dame.

Pour l’hôtesse de l’air, discerner ce message banal s’avérait maintenant éprouvant. Comme elle n’entendait rien et qu’elle ne pouvait également pas lire sur les lèvres du passager, seul le truc de l’oreille hypocrite pourrait la sauver.

Afin de capter le message de l’homme, elle devrait capturer les sons directement à leur sortie dans ce monde hostile à 38 000 pieds.  Aucun d’eux n’aurait la chance de lui échapper. À cet instant, elle demanda alors au passager de répéter le message pour une dernière fois.

Avant de s’approcher rapidement de la bouche de l’homme, elle cessa de respirer. Elle tourna alors rapidement la tête vers son épaule. Politesse exige, une rotation de 90 degrés était conseillée pour écouter. Pourtant, cette fois-là, la rotation fut de 180 degrés.

«Le plus loin possible de sa bouche!», pensa-t-elle.

En une fraction de seconde, l’arrière de son oreille ainsi que quelques couettes de cheveux prirent position devant la bouche de l’homme.

La respiration coupée, les yeux tournés vers le siège d’en avant, le tympan prêt à vibrer, l’hôtesse de l’air attendait.  Aucun son ne lui échapperait! Il fallait faire vite, car bientôt l’air viendrait à lui manquer.

L’homme ouvrit alors la bouche, son souffle se fit sentir et sa langue s’émoustilla. Du fond de sa gorge, des mots furent enfin entendus!

Homme: «Madame, j’aimerais avoir du jus d’orange!»

 L’hôtesse de l’air sourit. Au fond d’elle-même, elle aurait pu deviner le message. Elle se rappela alors que le jus d’orange rimait avec haleine du matin

LEXIQUE 

 Définition du TRUC DE L’OREILLE HYPOCRITE

Technique utilisée par une hôtesse de l’air dans le but de comprendre rapidement un passager à l’haleine indésirable. Une rotation de la tête de 180 degrés est tout à fait conseillée afin d’éloigner le plus possible la bouche de l’interlocuteur du nez de l’auditeur. L’oreille recevra le message par-derrière. Les risques d’un échec lors de la transmission du message demeurent quasiment nuls. Le passager sera content. L’hôtesse de l’air aussi:)

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Yves Destination Terre
Invité
5 années 9 mois plus tôt

Comme quoi faire la sourde oreille peut parfois nous sortir du pétrin… Bon retour, ça faisait un bail que je n’avais pas eu de tes nouvelles! A+

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